Les chroniques de mademoiselle·Les lettres de mon mohair

Déception… ultra-concentrée

Mademoiselle a quitté son ordinateur ce soir plus lessivée que moi. Elle m’a trouvé suspendu à l’un des crochets de la salle de bain, coincé entre un peignoir et un poncho à bouclettes d’un rare sans-gêne. Elle m’a attrapé, a soutenu mes points moribonds, ses yeux reflétant une profonde angoisse. malgré l’écrasante chaleur qui l’invite à éviter les grosses mailles et les hommes particulièrement duveteux ces derniers jours, elle m’a glissé sous son bras puis est retournée lire le mail qui était affiché sur son écran.

« Chère plume,

Merci pour les articles que vous avez rédigés dans notre magazine santé. Malheureusement, nous n’avons pas atteint les résultats escomptés et la création du second magazine est reportée d’un an. Bien à vous. »

Mademoiselle était si motivée qu’elle avait préparé une longue liste de sujets fitness et nutrition en vue du lancement d’un nouveau magazine par son agence. Adieu lessive pour linge délicat, baume hydratant et savon au miel…

Avec quoi allons-nous entretenir nos fibres et sa flamme ?

Joutes vestimentaires·Les lettres de mon mohair

Une seconde vie ?

La mite ! Je hais cette fille ! Tandis que je fais maille de compatir à son divorce (qui, au passage, va passablement diminuer la qualité de mes soins en cette demeure), que je lui laisse un peu de place dans ce journal, que  je m’étire pour couvrir ses fesses quand elle passe trop près d’un homme alléchant, que je me range seul tous les soirs dans la plus grande discrétion, que je m’efforce de ne plus bailler depuis qu’elle se plaint de la chute de ses seins, elle me trahit comme l’ingrate ronge-laine qu’elle fut jadis. Parfaitement ! Vous avez bien lu ! Vous dîtes ? Oui, elle trie sa garde-robe pour savoir desquelles de nos mailles elle va également divorcer. Vous pouvez répéter ? Non, elle ne m’a pas jeté, cette fois. Elle a décidé de m’offrir un sort autrement plus pervers. Elle m’a confié aux bons soins de la princesse aux pieds nus qui découpe pulls et chaussettes esseulées pour confectionner des couvertures pour poupées.

Les chroniques de mademoiselle·Les lettres de mon mohair

Les chroniques de mademoiselle : Ecoute-moi bien, Nathalie Rykiel (Editions Stock)

Elle écrit pour elle, Nathalie Rykiel, pour Sonia, à qui elle s’adresse tout au long de ce récit mais aussi pour le lecteur, avec beaucoup de générosité de coeur.

Elle écrit de cette écriture dense qu’emploient ceux qui ont peur de ne pas avoir le temps de tout exprimer, faisant écho à nos angoisses d’enfants. Ecoute-moi bien, disait la mère. Ecoute-moi bien, dit aujourd’hui l’enfant. Ecoute-moi bien car je vais te dire tout ce que je n’ai pas pu te dire avant. De ton vivant. C’est dans cette langue pressée que Nathalie Rykiel parle à sa maman de leur passé pour mieux lui dire qu’elle est prête à aller de l’avant. C’est beau, c’est touchant. Nathalie ne ponctue pas, ou très peu, le récit de ses souvenirs. Il ne faudrait pas qu’une virgule lui fasse perdre du temps, ne détourne l’attention si fragile de Sonia de ses mots d’enfant encore meurtrie. « … dis, quand reviendras-tu, maman. » n’appelle pas à l’interrogation. Nathalie sait que Sonia n’est plus mais qu’elle la gardera toujours près d’elle.

La part de Sonia qui est en Nathalie ne sera jamais complaisante. C’est peut-être là une façon de la garder vivante. On sent l’auteur plus libre mais pas libérée et on se surprend à comprendre qu’il en va de même pour nous, pauvres enfants de nos incroyables parents.

J’ai terminé le livre à bout de souffle, sans me rendre compte que le soleil brûlait mes épaules. J’ai traversé le bar en titubant légèrement, enivrée par la chaleur et ma lecture. Encore quelque peu aveuglée, j’ai distinguée deux silhouettes féminines sur ma droite. Quand je suis sortie des toilettes, je me suis retournée sur un éclat de rire. Celle qui riait portait un pull rayé de plusieurs couleurs. Les yeux plissés, j’ai cru un instant que c’était un pull Sonia Rykiel.

Les lettres de mon mohair

Dans le respect de l’étiquette

Cher journal, chers lecteurs,

 

Je manque à tous mes devoirs et oublie de me présenter comme il se doit. Veuillez me pardonner. Je n’ai plus tout à fait ma maille à l’endroit. Certains de vous me connaissent déjà pour avoir tenu un premier journal de nos vies il y a dix ans.  C’était à la suite de notre premier grand changement de vie et de mon séjour dans une poubelle. Traumatisé, il me fallait m’exprimer.

Que les autres me permettent ce jour de me présenter avant d’aller plus loin dans le récit de nos nouvelles aventures.

Je suis un vieux pull en mohair prune à côtes larges âgé de quelques décennies. Majoritairement composé d’acrylique, je suis en laine mélangée : 70% acrylique, 20% laine et 10% mohair. Certains jaloux vous diront que je ne suis que le fruit d’une union de bas étage mais ces laines mélangées font de moi un vêtement de qualité à la fois doux et résistant. Et il en faut, croyez-moi, de la force pour survivre dans la garde-robe rapprochée d’une femme moderne. Aujourd’hui, notre penderie, aspergée de lavande, est étroite mais profonde, agrémentée d’une vieille tringle qui plie sous nos effets et ceux de la lumière du jour qui entre par chaque rainure, chaque fissure. Sur ce point, mon avis diverge bien souvent de celui de mes camarades qui voient en ses intrusions lumineuses répétées des sévices dignes d’un Guantanamo de quartier. Pour moi, qui aime m’instruire et voyager par les mots, je ne suis jamais tant dérangé par la lumière. Elle me permet de tourner subrepticement quelques pages en attendant ma prochaine sortie.

Les lettres de mon mohair

Au commencement

Au commencement, était un couple.

Le nôtre.

Sa peau, mes mailles. Rien ne pouvait se glisser entre nous, hormis quelques débardeurs par temps frais.

Et puis, il y a eu une main, un bras, un torse, des poils ! Les hommes ont commencé à s’immiscer entre nous. Dans ma grande mansuétude, j’en ai accepté quelques-uns. Monsieur fut de ceux-là. Il fut de ceux-là le temps de concevoir trois garnements qui me forcèrent à m’étirer et continuent encore aujourd’hui à me faire subir mille tracasseries.  

Mais des ombres ont fini par se glisser entre leurs peaux puis l’absence, l’indifférence ont fini de les séparer.

Je retrouve donc aujourd’hui le monopole du corps de mademoiselle.

La bonne affaire !

Les lettres de mon mohair

A nouvelle vie, nouveau journal

Mademoiselle change de vie.

Et moi, je change de penderie.

A dire vrai, rien n’est fait. je pourrais bien finir avec les gueules cassées dans le sac à jeter, comme il y a de cela quelques années, mais je reste confiant. Confiant dans l’idée que pour aller de l’avant, elle aura besoin de s’ancrer dans les mailles d’un certain passé… et quoi de mieux que les miennes pour renouer avec cette part d’elle-même qu’elle ne portait plus que pour les grandes occasions ? Oui, les amis, je suis son ancre de mohair, ses racines vestimentaires, son reflet le plus authentique. Et je compte bien la servir dans une autre vie autant que dans les pages de ce nouveau journal que je ne veux plus mien mais nôtre.

Les lettres de mon mohair

Le pull, la fille et la plume

Un pull en mohair beaucoup trop bavard pour être honnête

Une fille fantasque, un brin trop timide pour se mettre à nu

L’un se moque des humains avec sa mauvaise foi légendaire

L’autre tricote des mots avec ses sentiments inavoués

Entre les deux, un journal, quelques cintres, de drôles d’histoires de peaux et des jeux de maux.

Le tout 100% Made In France